epsilonzéro
17/07/2005, 12h46
samedi 16 juillet 2005
Il est 17h15, le corail Caen Paris s'arrête lourdement en gare de Bernay. Le pont du 14 juillet se termine, et je laisse les enfants avec leur maman chez les grands-parents pour quelques jours. Je m'installe confortablement dans un compartiment vide, je sors le PC, et maintenant que j'ai fait la bise à toute la marmaille, c'est vers la soirée d'hier que je m'évade... Une soirée que je vais vous conter, avec mes mots qui j'espère vous feront vivre en différé une tranche de ciel de province, et dont le but est de vous montrer que parfois, quand la nuit est belle, point n'est besoin d'instruments sophistiqués pour partir à l'aventure, et s'apercevoir combien nous sommes petits et ténus devant l'immensité.
Vendredi 15 juillet 23h30
Une superbe journée, la mer, les gamins qui batifolent dans l'eau, un spectacle de la patrouille de france, avec ses alphajets et leurs fumigènes aux couleurs du pays... Petit repas en famille, tout le monde est fatigué, ça creuse la Manche !
Dehors, c'est la féérie, le ciel est pur, la lune en quartier trône au dessus des pommiers, et les lueurs du jour finissant emportent Vénus et Jupiter vers l'horizon.
Je m'installe sur la terrasse, face au sud, dans le transat de la belle mère, ô combien bienvenu pour un astronome avide de ciel !
Le ciel d'été apparaît lentement, immense, respectable. Le grand triangle, arcturus, la grande ourse, tout le monde est en place pour la ballet. Devant moi, Antares resplendit, oeil rouge du scorpion, géante en sursis, vivant ses derniers millénaires ou dernières secondes, consumant ses ultimes milliards de tonnes d'hydrogène. C'est pathétique une étoile en fin de vie, elle est là, telle nos anciens, nous contant l'histoire de l'infini, essayant de cacher pudiquement son age dans un éclat de chant du cygne. Elle concentre ses derniers instants de beauté, avant d'enfler démesurément, et de disparaître à jamais dans l'immensité sans repère de l'espace .
La nuit est maintenant bien noire, la voie lactée est allumée. Ce soir je n'ai pour instruments que mes yeux et mes jumelles 10x50, et une carte du ciel. Pas de télescope, de PC, de mise au point électronique, de mise en station. La monture, c'est le transat et mes bras!
Je suis maintenant attiré irrésistiblement vers ma belle, vers celle qui vibre dans mon coeur d'astronome, cette nébuleuse planétaire, témoin également d'un cataclysme stellaire. Depuis la pointe de la flèche, je remonte doucement vers albiréo, et je la vois, mon trognon de pomme. Sa forme est à peine devinable, on voit disons une silhouette rectangulaire, assez bien définie, gris clair. Pas besoin d'en voir plus, je la connais la coquine ! mais là c'est un ravissement de la voir évoluer dans son contexte, en grand. On a toujours des vues rapprochées, grossissement maximal admissible, filtre OIII, etc... Là, c'est la détente, elle est au milieu de ses étoiles voisines, et du coup on la redécouvre environnée. Le léger tremblotis des jumelles lui donne vie. M27 n'est plus dans un oculaire, dans un champ, mais dans le ciel, en toute simplicité!
Depuis la flèche, je pivote vers l'ouest, et découvre le cintre, ce bel astérime à la forme si caractéristique. Discernerai-je une différence de couleurs entre les étoiles ? Presque, le crochet est plus jaune que que les six étoiles alignées ! le ciel est bien pur alors ! Ce petit astérisme, je l'avais découvert il y a une vingtaine d'année, alors que j'explorais le ciel aux jumelles. Sans carte, je l'avais appelé "la hache", sa forme me rappelant l'outil du bûcheron. C'est mon ami Serge qui m'a dit un jour, suite à une description que je faisais de l'objet "mais c'est le cintre, avec son crochet tourné vers le bas !". Donc le cintre, qui ne s'observe qu'aux jumelles, tellement il est étendu. Du reste il est parfaitement visible à l'oeil nu légèrement au dessus et à droite de l'empenage de la flèche.
Et c'est maintenant l'entrée dans la voie lactée. Aux jumelles, c'est magique, pas un répit, pas un coin de libre, tout est pris, elles sont les unes sur les autres. Des alignements, des formes, des nébulosités, des zones sombres. On se perd littéralement. Je remonte la voie lactée vers le nord et tombe sur albiréo. La belle double, l'oeil du cygne me parait allongée, mais je ne sépare pas les composantes. Le bel orangé contraste avec la blancheur immaculée de ses voisines. Le cou du cygne, puis deneb. Le losange en dessous de deneb, et je tombe dans la zone d'américa. Dire que je distingue le golfe du mexique serait faux. Tout au plus des variations brutales de luminosité entre le fond nébuleux et les zones sombres, qui m'indiquent que quelque chose se trame dans le secteur... et comment !
Toujours en poussant vers le nord, je tombe en arrêt devant une myriade d'étoiles lumineuses et de magnitude semblables. Un amas ouvert, qui tranche nettement avec le fond de la voie lactée. C'est M39, à mi chemin entre deneb et alpha cassiopée. Il est très puissant, et je pense que c'est aux jumelles qu'on l'observe le mieux, tout comme les grands amas ouverts de l'hiver et du printemps (M41 et M44). Quand on les observe au télescope, leur beauté disparait rapidement, pas assez de champ.
Dans la région de cassiopée, en suivant l'alignement de la branche alpha beta, je découvre une tâche floue, non résolue, c'est l'amas M52.
On revient maintenant vers le triangle d'été, et je cherche l'amas ouvert M26, voisin de gamma cygni, le centre de la croix. Rien à faire, la voie lactée est tellement présente que je ne parviens pas à le distinguer du fond.... Au dessus de deneb, je redécouvre la belle double optique que j'observais étant gamin, le couple 30-31 cyg. C'est albiréo en grand, une composante d'un bel orange vif et sa voisine bleue. Quel régal de pouvoir discerner aussi bien le contraste de couleurs aux jumelles !
Tiens, un satellite qui monte vers le nord. Iridum ? non, pas de flash, ah mais ça alors, trop fort, un deuxième satellite le poursuit, de même magnitude. Tous les deux sont d'une couleur orangée et de même vitesse. J'onserve avec amusement ces deux lapins de garenne qui font l'école buissonière, et qui courent dans les champs de la voie lactée, sans que l'un ne parvienne à rattraper l'autre. Il disparaissent doucement au nord, après avoir approché cassiopée. Je les perds dans la brume légère
La lyre maintenant. Véga, la reine de l'été, flamboie dans une nuit d'encre. Le triangle de la lyre entre juste dans le champ, et j'admire la double epsilon, celle qui nous sert de repère pour la collimation de nos grands instruments. Les deux compagnes sont jaunes et de magnitude similaires. Plus bas, au niveau de la base du parallélogramme, je reste un bon moment en arrêt, essayant de repérer une minuscule tache floue du nom de M57, mais en vain. Elle devrait être observable, mais le ciel est très légèrement brumeux. Bah, celle-ci, je lui ai déjà tiré le portrait au farceur !
En prolongeant l'alignement de la base du parallélogramme en direction d'albiréo, une petite tache bien ronde, faible. C'est M56, petit amas globulaire ! ouéééééééééé, un autre ! c'est incroyable ce que l'on peut découvrir aux jumelles en se baladant sans but dans le ciel !
Retour sur la flèche, et hop, je repère le fameux amas ouvert M71, qui au télescope ressemble plus à un amas globulaire. Il a d'ailleurs fait l'objet d'une discussion pour sa classification.
Repu du triangle d'été, je repose les jumelles et goûte à une vue d'ensemble à l'oeil. La voie lactée est essez forte ce soir, et les deux branches plongeant vers l'horizon sud se détachent clairement. Je pointe l'énorme bulbe clair de l'écu, et repère immédiatement le grand C caractéristique. Au bout de la branche se trouve l'amas du canard sauvage, M11. Il est énorme! globulaire ? ouvert ? seules des mesures de spectroscopie ont pu montrer que c'était un amas ouvert. Pas de résolution bien sur, mais tout de même une dissymétrie qui est bien nette. Je me souviens de l'avoir récemment observé au télescope. C'est un spectacle fantastique et inoubliable, grand champ, des étoiles partout. Grossissement 200 fois ? encore des étoiles partout!
Ce faisant, mon coeur se met à battre, la région du sagittaire et d'Ophiucus est proche. Par où commencer ?
Oui, la lagune, bon point de départ! c'est la M42 de l'été, immense. Elle est posée au sud, horizontale. Un petit alignement d'étoiles la traverse, et je distingue ses deux lobes. Cette lumière diffuse est complètement différente du flou des amas ouverts. Pas plus de détails. M20 dans le haut du champ n'est pas résolue, on discerne une lueur à peu près circulaire, très évanescente.
Je ne connais malheureusement pas bien cette région, et le défilé d'amas ouverts qui se présente à moi est un peu anonyme. En reprenant enuite une carte, je mets des noms sur les petits copains. M24, énorme boule lumineuse dans un des filaments de la voie lactée, et juste au dessous de l'amas du canard sauvage, je repère M26. Il est beaucoup plus ténu et faible !
Un monstre lumineux fait les nique à ses copains, M22, l'énorme amas globulaire, perché juste au dessus de la théière ou du seau à charbon du sagittaire. Son éclat est presque plus fort que M13, et il est surtout beaucoup plus étendu.
Ophiucus, immense constellation qui écrase le serpent. En partant de Rasalhague, on tire une ligne vers beta, on laisse une étoile sur la gauche, et on tombe sur une sorte de tour eiffel horizontale. Un concentré d'étoiles lumineuses. Afin de bien mémoriser sa position, je l'abandonne un instant et essaie de refaire le cheminement. Impec, celui là, il est en mémoire. Un bel amas ouvert parfaitement observable aux jumelles. Une vingtaine détoiles discernables.
Puis c'est le tour de trois amas globulaires dans le centre d'ophiucus. M9, très dense, une étoile floue, M10 en plein centre, et M12, assez lumineux, sur le segment qui relie Rasalhague à dzeta.
Du délire, je n'en reviens pas! je n'ai observé qu'une partie du ciel, et la moisson est déjà belle !
La lune finit de disparaitre à l'horizon, et je peux maintenant repérer M5, dans le serpent. Pas facile au télescope, mais aux jumelles il suffit de se laisser porter et on tombe dessus.
Vite, ne pas oublier M3, là bas à l'Ouest ! tout seul dans son coin, il resplendit !
Bon, M13 est au zénith, on bascule le transat, et on se régale de cette boule merveilleuse, le roi des maglos, mon assiette de couscous préférée, avec ses deux gardes à 120°.
Un coup à l'oeil nu sur cet alignement entre Véga et Arcturus, avec au premier tiers le trapèze parfait d'Hercule, et au second tiers la couronne boréale et son diamant qui brille de ses mille feux.
Et la rond céleste se poursuit, la grande ourse est en vue, nette, découpée. Eh oui, l'horizon nord est propre dans cette région, à la différence de mon sud parisien habituel. Pas de dégradé orange. Les sept rois brillent froidement dans le ciel. Quel contraste entre cette région et la région qui lui est opposée, au sud. Les constellations se détachent dans un ciel d'encre, qui leur donne cette sévérité que l'on retrouve dans le ciel d'hiver, lorsqu'Orion mène la danse.
M51 est là, bien à sa place, faible, mais les deux noyaux des soeurs siamoises sont piqués. Pas de nébulosité visible autour. M81 et M82 se dessinent faiblement, l'une au dessus de l'autre. Pas de forme visible, simplement deux petites taches oblongues dans le noir du ciel.
Une tentative sur M101, facile à situer, mais difficile à voir ! le triangle équilatéral Alkaid-Mizar-M101 est repéré, mais rien de visible. Vision décalée, vision directe, redécalée, on fait légèrement bouger le champ. Il semble bien qu'il y ait quelque chose à cet endroit quand même...
Réflexion philosophique: quelles sont les limites réelles de la vision et de l'autosuggestion ?
Hypothèse 1: je fouille le ciel sans but, et je tombe à l'endroit précis où devrait se situer M101, mais sans le savoir. Que se passe-t-il ?
Hypothèse 2: je connais mon ciel bien par coeur, et je suis pile au bon endroit, que se passe-t-il ?
Bonne question..... je pense que la réponse est: hypothèse 1: je ne vois rien et je passe mon chemin, hypothèse 2, je finis par entr'apercevoir quelque chose, mais l'ai-je vraiment vu ? ou c'est parceque je connais l'objet pour l'avoir observé au télescope ?
Mais après tout..... quel est l'objectif de la soirée ? un marathon messier avec une récompense à la clé, où là il faut impérativement s'escrimer les yeux à arracher trois photons, ou bien une flânerie d'amoureux du ciel, sans but précis, à la recherche de petites taches floues, d'alignements rigolos et d'un peu d'infini ?
Ce soir c'est clairement la flânerie, allongé sur mon transat, par une belle nuit de juillet. Il fait bon, légèrement frais tout de même, le ciel est propre, une très légère brume confirmée par un phare de boîte de nuit au loin. J'ai eu une illusion sur M101 ? pas bien grave, j'ai passé un bon moment, voilà tout, je n'en demande pas plus !
Donc M101 ou pas, je continue. La petite ourse est entièrement visible ! joli. Complètement enchâssée dans l'immense boucle du dragon. Je me baguenaude ensuite dans céphée et cassiopée, persée est derrière les arbres, tant pis pour le double amas, ce sera pour une autre fois !
Et je boucle la boucle sur notre voisine, celle qui nous envoie dans l'oeil sans oculaire des photons vieux de 2 millions d'années. La grande galaxie d'Andromède inspire le respect. Autant il est agréable d'observer de petites galaxies lointaines dans la Vierge ou la chevelure de Bérénice, mais elles ne sont accessibles qu'au moyen d'un bon vieux télescope. La technique vient donc prendre le relais pour nous les offrir.
Mais Andromède se déguste à la croque au sel, sans artifice. Point besoin de jumelles pour l'apercevoir. Allongé par terre, ou sur un transat, on observe la voie lactée, le bras de notre galaxie à nous.. Toutes les étoiles que l'on peut observer à l'oeil nu, a part Arcturus, sont nos cousines, elles sont notre proche banlieue. Les amas ouverts ou globulaires sont les faubourgs de notre cité galactique. Quelques dizaines de milliers d'années lumière, vite fait quoi !
Mais là, dans un trou, par une fenêtre, on aperçoit les lueurs d'un autre monde, d'un univers parallèle. Une galaxie qui ressemble à la notre, avec certainement ses soleils, ses Végas, ses Deneb, ses polaires, et qui sait ses planètes..... L'esprit s'envole, rien ne le retient plus. Deux millions d'années lumière.... le vertige.... on ne peut pas se le représenter. Voyons.. Paris Lyon, 450 km. Paris-Lune 400.000 km... mais là.... déjà année lumière, mais deux millions.... deux millions.... une deux, trois quatre cinq .... j'ai 38 ans... là c'est deux millions d'années... dinosaures, volcans, terre chaude (ou froide), les stalactites qui se forment et qui poussent de quelques millimètres... par siècle... 100 ans, un millimètre... infiniment lent, infiniment loin....
Et le célèbre refrain qui revient : elle n'existe peut-être plus depuis deux millions d'années. On la voit telle qu'elle était... dinosaures, volcans, fougères arborescentes...
Mais alors, en cet instant, comment est-elle ? elle a forcément évolué.. comment ? villes... avions...ordinateurs....
Et nous, si nous allions loin et instantanément, on remonterait le temps alors..... rêverie....
Et lentement, mon esprit revient de ce voyage vers notre soeur, il reprend sa toute petite place d'être humain, assemblage hasardeux de molécules et d'atomes, qui proviennent peut-être d'un même germe......
Les yeux remplis, l'esprit tranquille, reposé, je me relève doucement du transat, il est 1h30, la lune a disparu, le noir est total. Eclairée de façon subtile par la voie lactée, notre Terre tourne doucement dans l'infini, c'est parfait, le repos sera bien mérité !
Il est 17h15, le corail Caen Paris s'arrête lourdement en gare de Bernay. Le pont du 14 juillet se termine, et je laisse les enfants avec leur maman chez les grands-parents pour quelques jours. Je m'installe confortablement dans un compartiment vide, je sors le PC, et maintenant que j'ai fait la bise à toute la marmaille, c'est vers la soirée d'hier que je m'évade... Une soirée que je vais vous conter, avec mes mots qui j'espère vous feront vivre en différé une tranche de ciel de province, et dont le but est de vous montrer que parfois, quand la nuit est belle, point n'est besoin d'instruments sophistiqués pour partir à l'aventure, et s'apercevoir combien nous sommes petits et ténus devant l'immensité.
Vendredi 15 juillet 23h30
Une superbe journée, la mer, les gamins qui batifolent dans l'eau, un spectacle de la patrouille de france, avec ses alphajets et leurs fumigènes aux couleurs du pays... Petit repas en famille, tout le monde est fatigué, ça creuse la Manche !
Dehors, c'est la féérie, le ciel est pur, la lune en quartier trône au dessus des pommiers, et les lueurs du jour finissant emportent Vénus et Jupiter vers l'horizon.
Je m'installe sur la terrasse, face au sud, dans le transat de la belle mère, ô combien bienvenu pour un astronome avide de ciel !
Le ciel d'été apparaît lentement, immense, respectable. Le grand triangle, arcturus, la grande ourse, tout le monde est en place pour la ballet. Devant moi, Antares resplendit, oeil rouge du scorpion, géante en sursis, vivant ses derniers millénaires ou dernières secondes, consumant ses ultimes milliards de tonnes d'hydrogène. C'est pathétique une étoile en fin de vie, elle est là, telle nos anciens, nous contant l'histoire de l'infini, essayant de cacher pudiquement son age dans un éclat de chant du cygne. Elle concentre ses derniers instants de beauté, avant d'enfler démesurément, et de disparaître à jamais dans l'immensité sans repère de l'espace .
La nuit est maintenant bien noire, la voie lactée est allumée. Ce soir je n'ai pour instruments que mes yeux et mes jumelles 10x50, et une carte du ciel. Pas de télescope, de PC, de mise au point électronique, de mise en station. La monture, c'est le transat et mes bras!
Je suis maintenant attiré irrésistiblement vers ma belle, vers celle qui vibre dans mon coeur d'astronome, cette nébuleuse planétaire, témoin également d'un cataclysme stellaire. Depuis la pointe de la flèche, je remonte doucement vers albiréo, et je la vois, mon trognon de pomme. Sa forme est à peine devinable, on voit disons une silhouette rectangulaire, assez bien définie, gris clair. Pas besoin d'en voir plus, je la connais la coquine ! mais là c'est un ravissement de la voir évoluer dans son contexte, en grand. On a toujours des vues rapprochées, grossissement maximal admissible, filtre OIII, etc... Là, c'est la détente, elle est au milieu de ses étoiles voisines, et du coup on la redécouvre environnée. Le léger tremblotis des jumelles lui donne vie. M27 n'est plus dans un oculaire, dans un champ, mais dans le ciel, en toute simplicité!
Depuis la flèche, je pivote vers l'ouest, et découvre le cintre, ce bel astérime à la forme si caractéristique. Discernerai-je une différence de couleurs entre les étoiles ? Presque, le crochet est plus jaune que que les six étoiles alignées ! le ciel est bien pur alors ! Ce petit astérisme, je l'avais découvert il y a une vingtaine d'année, alors que j'explorais le ciel aux jumelles. Sans carte, je l'avais appelé "la hache", sa forme me rappelant l'outil du bûcheron. C'est mon ami Serge qui m'a dit un jour, suite à une description que je faisais de l'objet "mais c'est le cintre, avec son crochet tourné vers le bas !". Donc le cintre, qui ne s'observe qu'aux jumelles, tellement il est étendu. Du reste il est parfaitement visible à l'oeil nu légèrement au dessus et à droite de l'empenage de la flèche.
Et c'est maintenant l'entrée dans la voie lactée. Aux jumelles, c'est magique, pas un répit, pas un coin de libre, tout est pris, elles sont les unes sur les autres. Des alignements, des formes, des nébulosités, des zones sombres. On se perd littéralement. Je remonte la voie lactée vers le nord et tombe sur albiréo. La belle double, l'oeil du cygne me parait allongée, mais je ne sépare pas les composantes. Le bel orangé contraste avec la blancheur immaculée de ses voisines. Le cou du cygne, puis deneb. Le losange en dessous de deneb, et je tombe dans la zone d'américa. Dire que je distingue le golfe du mexique serait faux. Tout au plus des variations brutales de luminosité entre le fond nébuleux et les zones sombres, qui m'indiquent que quelque chose se trame dans le secteur... et comment !
Toujours en poussant vers le nord, je tombe en arrêt devant une myriade d'étoiles lumineuses et de magnitude semblables. Un amas ouvert, qui tranche nettement avec le fond de la voie lactée. C'est M39, à mi chemin entre deneb et alpha cassiopée. Il est très puissant, et je pense que c'est aux jumelles qu'on l'observe le mieux, tout comme les grands amas ouverts de l'hiver et du printemps (M41 et M44). Quand on les observe au télescope, leur beauté disparait rapidement, pas assez de champ.
Dans la région de cassiopée, en suivant l'alignement de la branche alpha beta, je découvre une tâche floue, non résolue, c'est l'amas M52.
On revient maintenant vers le triangle d'été, et je cherche l'amas ouvert M26, voisin de gamma cygni, le centre de la croix. Rien à faire, la voie lactée est tellement présente que je ne parviens pas à le distinguer du fond.... Au dessus de deneb, je redécouvre la belle double optique que j'observais étant gamin, le couple 30-31 cyg. C'est albiréo en grand, une composante d'un bel orange vif et sa voisine bleue. Quel régal de pouvoir discerner aussi bien le contraste de couleurs aux jumelles !
Tiens, un satellite qui monte vers le nord. Iridum ? non, pas de flash, ah mais ça alors, trop fort, un deuxième satellite le poursuit, de même magnitude. Tous les deux sont d'une couleur orangée et de même vitesse. J'onserve avec amusement ces deux lapins de garenne qui font l'école buissonière, et qui courent dans les champs de la voie lactée, sans que l'un ne parvienne à rattraper l'autre. Il disparaissent doucement au nord, après avoir approché cassiopée. Je les perds dans la brume légère
La lyre maintenant. Véga, la reine de l'été, flamboie dans une nuit d'encre. Le triangle de la lyre entre juste dans le champ, et j'admire la double epsilon, celle qui nous sert de repère pour la collimation de nos grands instruments. Les deux compagnes sont jaunes et de magnitude similaires. Plus bas, au niveau de la base du parallélogramme, je reste un bon moment en arrêt, essayant de repérer une minuscule tache floue du nom de M57, mais en vain. Elle devrait être observable, mais le ciel est très légèrement brumeux. Bah, celle-ci, je lui ai déjà tiré le portrait au farceur !
En prolongeant l'alignement de la base du parallélogramme en direction d'albiréo, une petite tache bien ronde, faible. C'est M56, petit amas globulaire ! ouéééééééééé, un autre ! c'est incroyable ce que l'on peut découvrir aux jumelles en se baladant sans but dans le ciel !
Retour sur la flèche, et hop, je repère le fameux amas ouvert M71, qui au télescope ressemble plus à un amas globulaire. Il a d'ailleurs fait l'objet d'une discussion pour sa classification.
Repu du triangle d'été, je repose les jumelles et goûte à une vue d'ensemble à l'oeil. La voie lactée est essez forte ce soir, et les deux branches plongeant vers l'horizon sud se détachent clairement. Je pointe l'énorme bulbe clair de l'écu, et repère immédiatement le grand C caractéristique. Au bout de la branche se trouve l'amas du canard sauvage, M11. Il est énorme! globulaire ? ouvert ? seules des mesures de spectroscopie ont pu montrer que c'était un amas ouvert. Pas de résolution bien sur, mais tout de même une dissymétrie qui est bien nette. Je me souviens de l'avoir récemment observé au télescope. C'est un spectacle fantastique et inoubliable, grand champ, des étoiles partout. Grossissement 200 fois ? encore des étoiles partout!
Ce faisant, mon coeur se met à battre, la région du sagittaire et d'Ophiucus est proche. Par où commencer ?
Oui, la lagune, bon point de départ! c'est la M42 de l'été, immense. Elle est posée au sud, horizontale. Un petit alignement d'étoiles la traverse, et je distingue ses deux lobes. Cette lumière diffuse est complètement différente du flou des amas ouverts. Pas plus de détails. M20 dans le haut du champ n'est pas résolue, on discerne une lueur à peu près circulaire, très évanescente.
Je ne connais malheureusement pas bien cette région, et le défilé d'amas ouverts qui se présente à moi est un peu anonyme. En reprenant enuite une carte, je mets des noms sur les petits copains. M24, énorme boule lumineuse dans un des filaments de la voie lactée, et juste au dessous de l'amas du canard sauvage, je repère M26. Il est beaucoup plus ténu et faible !
Un monstre lumineux fait les nique à ses copains, M22, l'énorme amas globulaire, perché juste au dessus de la théière ou du seau à charbon du sagittaire. Son éclat est presque plus fort que M13, et il est surtout beaucoup plus étendu.
Ophiucus, immense constellation qui écrase le serpent. En partant de Rasalhague, on tire une ligne vers beta, on laisse une étoile sur la gauche, et on tombe sur une sorte de tour eiffel horizontale. Un concentré d'étoiles lumineuses. Afin de bien mémoriser sa position, je l'abandonne un instant et essaie de refaire le cheminement. Impec, celui là, il est en mémoire. Un bel amas ouvert parfaitement observable aux jumelles. Une vingtaine détoiles discernables.
Puis c'est le tour de trois amas globulaires dans le centre d'ophiucus. M9, très dense, une étoile floue, M10 en plein centre, et M12, assez lumineux, sur le segment qui relie Rasalhague à dzeta.
Du délire, je n'en reviens pas! je n'ai observé qu'une partie du ciel, et la moisson est déjà belle !
La lune finit de disparaitre à l'horizon, et je peux maintenant repérer M5, dans le serpent. Pas facile au télescope, mais aux jumelles il suffit de se laisser porter et on tombe dessus.
Vite, ne pas oublier M3, là bas à l'Ouest ! tout seul dans son coin, il resplendit !
Bon, M13 est au zénith, on bascule le transat, et on se régale de cette boule merveilleuse, le roi des maglos, mon assiette de couscous préférée, avec ses deux gardes à 120°.
Un coup à l'oeil nu sur cet alignement entre Véga et Arcturus, avec au premier tiers le trapèze parfait d'Hercule, et au second tiers la couronne boréale et son diamant qui brille de ses mille feux.
Et la rond céleste se poursuit, la grande ourse est en vue, nette, découpée. Eh oui, l'horizon nord est propre dans cette région, à la différence de mon sud parisien habituel. Pas de dégradé orange. Les sept rois brillent froidement dans le ciel. Quel contraste entre cette région et la région qui lui est opposée, au sud. Les constellations se détachent dans un ciel d'encre, qui leur donne cette sévérité que l'on retrouve dans le ciel d'hiver, lorsqu'Orion mène la danse.
M51 est là, bien à sa place, faible, mais les deux noyaux des soeurs siamoises sont piqués. Pas de nébulosité visible autour. M81 et M82 se dessinent faiblement, l'une au dessus de l'autre. Pas de forme visible, simplement deux petites taches oblongues dans le noir du ciel.
Une tentative sur M101, facile à situer, mais difficile à voir ! le triangle équilatéral Alkaid-Mizar-M101 est repéré, mais rien de visible. Vision décalée, vision directe, redécalée, on fait légèrement bouger le champ. Il semble bien qu'il y ait quelque chose à cet endroit quand même...
Réflexion philosophique: quelles sont les limites réelles de la vision et de l'autosuggestion ?
Hypothèse 1: je fouille le ciel sans but, et je tombe à l'endroit précis où devrait se situer M101, mais sans le savoir. Que se passe-t-il ?
Hypothèse 2: je connais mon ciel bien par coeur, et je suis pile au bon endroit, que se passe-t-il ?
Bonne question..... je pense que la réponse est: hypothèse 1: je ne vois rien et je passe mon chemin, hypothèse 2, je finis par entr'apercevoir quelque chose, mais l'ai-je vraiment vu ? ou c'est parceque je connais l'objet pour l'avoir observé au télescope ?
Mais après tout..... quel est l'objectif de la soirée ? un marathon messier avec une récompense à la clé, où là il faut impérativement s'escrimer les yeux à arracher trois photons, ou bien une flânerie d'amoureux du ciel, sans but précis, à la recherche de petites taches floues, d'alignements rigolos et d'un peu d'infini ?
Ce soir c'est clairement la flânerie, allongé sur mon transat, par une belle nuit de juillet. Il fait bon, légèrement frais tout de même, le ciel est propre, une très légère brume confirmée par un phare de boîte de nuit au loin. J'ai eu une illusion sur M101 ? pas bien grave, j'ai passé un bon moment, voilà tout, je n'en demande pas plus !
Donc M101 ou pas, je continue. La petite ourse est entièrement visible ! joli. Complètement enchâssée dans l'immense boucle du dragon. Je me baguenaude ensuite dans céphée et cassiopée, persée est derrière les arbres, tant pis pour le double amas, ce sera pour une autre fois !
Et je boucle la boucle sur notre voisine, celle qui nous envoie dans l'oeil sans oculaire des photons vieux de 2 millions d'années. La grande galaxie d'Andromède inspire le respect. Autant il est agréable d'observer de petites galaxies lointaines dans la Vierge ou la chevelure de Bérénice, mais elles ne sont accessibles qu'au moyen d'un bon vieux télescope. La technique vient donc prendre le relais pour nous les offrir.
Mais Andromède se déguste à la croque au sel, sans artifice. Point besoin de jumelles pour l'apercevoir. Allongé par terre, ou sur un transat, on observe la voie lactée, le bras de notre galaxie à nous.. Toutes les étoiles que l'on peut observer à l'oeil nu, a part Arcturus, sont nos cousines, elles sont notre proche banlieue. Les amas ouverts ou globulaires sont les faubourgs de notre cité galactique. Quelques dizaines de milliers d'années lumière, vite fait quoi !
Mais là, dans un trou, par une fenêtre, on aperçoit les lueurs d'un autre monde, d'un univers parallèle. Une galaxie qui ressemble à la notre, avec certainement ses soleils, ses Végas, ses Deneb, ses polaires, et qui sait ses planètes..... L'esprit s'envole, rien ne le retient plus. Deux millions d'années lumière.... le vertige.... on ne peut pas se le représenter. Voyons.. Paris Lyon, 450 km. Paris-Lune 400.000 km... mais là.... déjà année lumière, mais deux millions.... deux millions.... une deux, trois quatre cinq .... j'ai 38 ans... là c'est deux millions d'années... dinosaures, volcans, terre chaude (ou froide), les stalactites qui se forment et qui poussent de quelques millimètres... par siècle... 100 ans, un millimètre... infiniment lent, infiniment loin....
Et le célèbre refrain qui revient : elle n'existe peut-être plus depuis deux millions d'années. On la voit telle qu'elle était... dinosaures, volcans, fougères arborescentes...
Mais alors, en cet instant, comment est-elle ? elle a forcément évolué.. comment ? villes... avions...ordinateurs....
Et nous, si nous allions loin et instantanément, on remonterait le temps alors..... rêverie....
Et lentement, mon esprit revient de ce voyage vers notre soeur, il reprend sa toute petite place d'être humain, assemblage hasardeux de molécules et d'atomes, qui proviennent peut-être d'un même germe......
Les yeux remplis, l'esprit tranquille, reposé, je me relève doucement du transat, il est 1h30, la lune a disparu, le noir est total. Eclairée de façon subtile par la voie lactée, notre Terre tourne doucement dans l'infini, c'est parfait, le repos sera bien mérité !