Afficher un message
Vieux 11/08/2008, 18h52   #1
Jeff Hawke
Space rider sans qualités
Membre association
Matière noire
 
Avatar de Jeff Hawke
 
Date d'inscription: mars 2005
Localisation: Paris
Messages: 13 363
Par défaut High moon (le Soleil s'éteindra trois fois)

Vendredi 1er Août, 17h45 en heure locale (TU +7).

A 80 kilomètres au Sud de Biisk, dans l'Altaï russe, en Sibérie Occidentale, sur une butte qui domine l'immense plaine, à 381 mètres d'altitude, nous sommes 9 avec notre guide et notre interprète russes, Natalia et Yana. Carrément en plein milieu de la bande de centralité. Tous les regards collés au ciel, la totalité est maintenant imminente, et une bande de nuages joue avec nos émotions.

Préalables

Jusqu'à la veille au soir, il y a eu des discussions sur les horaires. Toutes les heures liées aux chemins de fer (tables horaires, horloges dans les gares,...) sont calées sur Moscou (TU+4), si bien que sur les 3 jours et 3 nuits de la traversée de la plaine russe (et au passage, de l'Oural, que l'on remarque à peine, cette fameuse chaine de « montagnes » qui détermine l'entrée en Asie ferait passer les Monts d'Arrée pour un massif alpin), nous ne savions pas trop quelle heure locale il pouvait bien être.

Bon, c'était Moscou + 3, donc TU+7, c'est l'heure d'été partout ici, on s'y perdrait.

En même temps, nous étions sur place en tout début d'après-midi, très largement le temps de repérer le site, installer le PST (pour moi) et la SW ED 80 pro (pour Jazzon), vérifier que tout le monde a des lunettes d'éclipse (j'en ai amené une poignée avec moi). D'observer les protubérances présentes qui ignorent ce qui les attend, l'absence de taches noires. De redescendre à l'ombre du minibus pour le déjeuner pique-nique.

La veille, Natalia, la guide chef d'expédition, sportive et énergique, se demandait ce qu'on allait pouvoir bien faire pendant les un peu plus de deux heures qu'allait durer l'éclipse....Et aussi, discussion surréaliste, « que fait-on si demain matin le temps est mauvais ? », « Y va-t-on quand même, sur ce site ? «.

Vous imaginez ?

On vient de faire 6000 kms, un quart de tour terrestre, dont 3600 en train...Et il serait question, envisagé, hypothèsé... de ne pas se rendre sur le site en cas de matin gris !...

Clairement, Natalia n'a pas d'idée de ce qu'est une totale de Soleil. Yana, la jolie et souriante interprète non plus.

C'est la Sibérie. En été, il fait chaud, très chaud. Et le temps a tendance à s'ennuager en fin de journée. Le jeudi, jour de notre arrivée à Biisk, une tornade s'est abattue sur la ville en fin de journée, brève et violente, avec des trombes d'eau qui n'ont pas eu le temps de faire tomber la température.

Grand bleu

Mais ce vendredi, premier du nouveau mois, les ciel est superbement dégagé dès le matin. Et le bleu semble solidement installé.

A 16h45 (à ma montre Swatch Tintin, astro-précision non garantie), c'est le premier contact que je traque au PST. C'est encore une émotion abstraite, mais déjà forte. Je vois la morsure de la Lune apparaître, et jue l'annonce aussitôt. Rien n'est encore décelable aux lunettes d'éclipse, mais Jazzon doit le voir dans sa 80Ed filtrée à l'Astrosolar.

C'est peu après le premier contact que je vois cette magnifique protubérance au Nord Ouest du disque. Comme un fragment d'idéogramme chinois (ou bien un Lambda géant, suggère une personne du groupe, qui découvre avec intérêt le Soleil au PST).

Une protubérance à toucher les étoiles...

Jusqu'à ce moment, je n'avais observé que deux protubérances de l'autre côté : Une simple pyramide effilée, à base étroite, et une seconde plein Est, plus complexe. Un jet vertical, peu élevé, avec une extension filamenteuse parallèle au bord du disque solaire.

La troisième, sur le bord attaqué par la Lune, est bien plus spectaculaire par sa hauteur et son graphisme.

Dans l'heure qui suit, j'observe (et partage ces visions à l'oculaire ! Il n'y a que pour le premier contact que j'ai fait preuve d'un égoïsme total sur ces instants trop rares, trop intenses. Je pense récidiver à la plongée dans la totalité) la progression de la Lune, la protubérance se faire engloutir.

Les bandits

Mais pendant cette avancée, des groupes sournois de nuages se sont formés, des bandes plus ou moins opaques, hachées de zones bleues encore larges (mais pour combien de temps?), s'approchent dangereusement depuis le Sud Ouest, puis du Sud. Le vent tourne, il semble différent au sol et « en haut ».

Le dernier quart d'heure est riche en émotions, au rythme des disparitions et réapparitions du croissant qui maintenant s 'amenuise dramatiquement. On discute, suppute, plaisante, pour tromper notre anxiété. Il est tout à fait hors de question que la totalité puisse nous échapper après cette belle journée et ce long voyage.

Nous sommes magnifiquement installés, sur un beau site bien dégagé, avec des montagnes au loin, dans un splendide isolement. Ca ne peut donc pas rater.

A quelques instants de la nuit annoncée, l'affaire semble perdue. Nous ne comprenons plus les mouvements nébuleux là-haut. Il y a des trous, des zones quasi transparentes, d'autres opaques. Le croissant vole de creux en pleins dans ce paysage tourmenté.

On me racontera ensuite, après, plus tard, qu'à ce moment là on ne m'a plus du tout entendu prononcer un mot. L'oeil collé à l'oculaire (le nagler 13), sur le croissant presque pathétique, puis le visage planté vers le ciel dès que l'opacité l'emportait, provisoirement dans ce qui semblait être une éternité.

Totalité

Et soudain, c'est arrivé. La nuit. Depuis le Nord Ouest. Les nuages par là nous privent de la course au sol de l'ombre lunaire (que nous avions si bien vue en Turquie en 2006), mais pas de la vision de cette nuit qui vient dans l'atmosphère, quasiment face à nous. L'impression reste extraordinaire. La nuit. Le croissant qui se réduit soudainement à quelque scintillements de diamants jetant leurs derniers feux...et le Soleil noir !
__________________
C'était étrange...
Est-ce qu'il allait neiger des anges.

(Nougaro)


Dernière modification par Jeff Hawke ; 11/08/2008 à 19h23
Jeff Hawke est déconnecté   Réponse avec citation