Pour une (grosse) poignée de secondes
Le rougeoiement sur tout l'horizon est immédiat, rendu encore plus intense sur l'Ouest par la bande nuageuse en surplomb. Il n'y a pas de village dans cette zone qui s'allume comme cela avait été le cas en Cappadoce, mais j'aperçois tout de même une unique lumière apparaître dans la plaine que l'obscurité envahit. Tout le monde est saisi par l'étrangeté radicale de cette nuit simple et insolite.
Simple, parce que ce n'est pas comme une nuit diurne d'orage, qui a un parfum cataclysmique. La pluie. Le vent. Il tonne...
Ici, rien de tel. C'est la nuit qui vient, simplement et brusquement. Elle « monte » littéralement, venant de la plaine
à travers l'atmosphère depuis l'horizon Ouest, alors que quelques secondes auparavant, c'était encore le plein jour.
Plus aucune couleur n'est « normale ». le soleil est noir, ceinturé d'une aura triomphante. Vénus s'est allumée sur son Ouest, projetant d'un seul coup toute sa magnitude.
Le temps s'est arrêté. Une sensation toujours incroyable, même à l'avoir déjà vécue, et dont le souvenir conserve l'intensité intacte. Yana le dira peu après la fin de la totalité, dans son français (parfois approximatif) à l'accent chantant des russes : « Je n'oublierai jamais cela. »
Cette impression, on a conscience que tout le monde la ressent à ce moment, quand les regards se croisent.
J'avais déjà essayé de décrire, pour l'éclipse de 2006, toutes ces impressions qui se bousculent au cours de ces secondes arrêtées mais qui néanmoins s'écoulent inexorablement sans qu'on le sache. Cette éclipse est encore différente, comme la précédente différait de celle de 1999, et pourtant on retrouve de façon évidente et indubitable comme une
familiarité avec cette étrangeté de l'atmosphère.
Il y a la couronne à l'oeil nu. Et aux jumelles, avec la protubérance géante. Que l'on trouve le temps d'aller voir à l'oculaire de l'ED80. Il me semble que durant,quelques secondes, les nuages ont furtivement dérobé le disque sombre, mais ce souvenir est déjà comme irréel.
Alors que ma compagne pointe les jumelles que je viens de lui passer pour revoir la protubérance et la couronne qu'elle a observées à la lunette, je vois apparaître un scintillement à l'Ouest du disque, légèrement décalé vers le Sud.
Le diamant ! Déjà !!!
Je pousse immédiatement son bras pour écarter les jumelles du rayonnement solaire qui fait son retour.
Tout va très vite. Le diamant grossit, d'autres apparaissent. Un croissant d'une luminosité insensée surgit sur tout le bord Ouest, on détourne les yeux...pour voir s'enfuir les ténèbres vers le Sud Est. Un bloc de nuit qui se déplace dans l'atmosphère.
Terminé.
Le temps normal redémarre. Il y a en même temps l'incrédulité que deux minutes soient déjà consumées, une nostalgie intense et immédiate, et on se sent heureux.
Comme en 2006, personne n'est plus vraiment intéressé par la partielle qui va voir se reconstituer le disque solaire en une heure.
Pourtant, une partielle de Soleil, hein ? C'est quand même un phénomène à ne pas rater, non ? Non ?
C'est fini, tout s'allume
A mercredi prochain
(Boris Vian, Le cinématographe)