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bosgi

Une mystèrieuse lunette ancienne

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                J'ai été contacté récemment par un monsieur âgé qui voulait se séparer d'une lunette ancienne. Avant de la mettre en vente il tenait à me la montrer pour voir si elle était fonctionnelle. Il comptait aussi sur moi pour la dater et estimer son prix. La description qu'il m'en faisait au téléphone attisait ma curiosité tant l'objet semblait atypique. Rendez vous fut pris. Chemin faisant j'essayais d'imaginer le mystérieux objet. Peut-être une belle lunette Sécrétan ou Manent avec son tripode en bois noble, rangée dans son vieux coffre avec ses oculaires. Arrivé sur place, le propriétaire m'attendait, assis sur un banc en pierre, le canne à la main. L'accueil fut très chaleureux. Maurice, c'est son prénom, me fit entrer chez lui pour boire un café. Par politesse j'acceptais mais cela ne faisait qu'augmenter mon impatience. Cet intermède me sembla une éternité mais je n'osais interrompre Maurice. Vint enfin le moment où il me proposa d'aller dans le cagibi. D'un geste sûr il fit sauter le crochet de la porte avec sa canne. Un cagibi, pour ceux qui l'ignorent, est un fourre tout où l'on conserve des objets que l'on n'utilise plus. Le cagibi de Maurice en était l'illustration parfaite. Tous les objets, vieux outils, bombonnes en verre, vieilles boîtes à biscuits etc, étaient recouverts d'un manteau poussiéreux. A la vue de cela je craignais le pire pour notre lunette. Maurice m'indiqua à l'aide de sa canne une cantine en fer, entreposée en hauteur et en partie rongée par la rouille. "Descends la et fais attention ça pèse." me dit-il. A bout de bras je fis glisser la cantine pour bien la saisir, mais une inclinaison trop importante me fit vieillir de dix ans en une seconde. Ma toison, enfin ce qui l'en reste, fut Blanchie de poussière. Maurice saisit un chiffon, non moins poussiéreux, pour épousseter la cantine.  Résultat l'air devint vite irrespirable. "Allons dans la cuisine" dit-il en toussant. Enfin vint le moment d'ouvrir la cantine. J'étais envahis d'une étrange sensation, j'éprouvais à la fois de l'excitation, de la curiosité mais aussi de la crainte d'être déçu par l'objet ou par son état de conservation. Le couvercle de la cantine couina à son ouverture et laissa apparaître une vieille couverture de laquelle monter une odeur de renfermé, d'humidité. Cela n'augurait rien de bon. Délicatement je saisis la couverture  pour dévoiler le précieux objet. Alors qu'est-ce que tu en penses ?" me demanda Maurice. J'en restais bouche bée. La lunette toute en laiton terni, en partie démontée, était dans un état plutôt bon. Pas de casse apparente, pas de pièce manquante à priori. Il s'agissait d'une lunette terrestre et astronomique dite de table. J'évaluais le diamètre du tube à 80mm et sa longueur à 1m. Donc une belle lunette qui reposait sur un pied en laiton court et massif. Je fis part de mon enthousiasme à Maurice mais il fallait encore contrôler l'état des optiques. L'objectif était protégé par un capuchon en laiton un peu récalcitrant à ôter. Par chance les lentilles n'étaient pas cassées, par contre la présence de champignons m'inquiétait beaucoup car situés au mieux sur la face interne et au pire entre le doublet. Je fis part de mon constat à Maurice, qui était embêté car cette lunette appartenait à son grand père. Lui même ne l'avait jamais utilisée.

 

 

Photo montrant les Champignons sur l'objectif

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J'expliquais à Maurice que la lunette était invendable en l'état et que lui faire peau neuve serait une plus-value. Je lui proposais d'emporter la lunette chez moi pour la démonter, la nettoyer. Maurice semblait rassuré par ma proposition.Étant en congés je me mis à l'ouvrage sans tarder. Mon premier réflexe fut d'inspecter la lunette sous tous les angles pour trouver le nom d'un fabricant. Mais pas la moindre indication. Pour le plaisir Je ne résistais pas à l'envie de remonter l'instrument. Et c'est vrai qu'elle est belle cette lunette, elle a du cachet.

 

Photo de la lunette remontéeIMG_20190427_110618.thumb.jpg.a23aef3c1be4db7e5f7e6e291d02c5c7.jpg

 

 

 

Mon attention fut attirée par un système de rappel fin en latitude très ingénieux.Je constatais avec soulagement le bon fonctionnement de tous les mécanismes : crémaillère de mise au point, crémaillère du rappel en latitude, coulissement des différents tubes allonge. Petit bémol : il manquait une des quatre vis du barillet, une des deux molettes de fixation du tube et deux vis de réglage sur trois du chercheur. Fâcheux mais pas trop grave.

 

 

Photo du rappel fin en latitude par crémaillèreIMG_20190506_083850.thumb.jpg.29f69f389673e3a290ee548efb725da8.jpg

 

 

 

Ma tâche était assez simple et consisterait dans le démontage et le nettoyage des optiques, nettoyage doux du laiton et des parties coulissantes. Faire quelques recherches sur Internet pour dater et trouver l'origine possible de l'instrument. Et je terminerais par un essai sur paysage et sur ciel avant de rapporter la lunette à son propriétaire.Les optiques ont été nettoyées au Purosol excepté l'oculaire du chercheur qui présentait comme un dépôt calcaire qu'il m'a fallu traiter au vinaigre blanc. Le barillet s'est démonté sans trop de difficulté et par chance les champignons se situaient sur la face interne. L'objectif est en très bon état. Précision importante, avant le démontage du barillet j'avais pris soin d'apposer des repères pour le fixer à l'identique.

 

L'objectif après nettoyage au Purosol

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Pour rafraîchir le laiton le vinaigre blanc a été utilisé. Ce procédé nettoie en douceur sans supprimer la patine. En tous cas il faut beaucoup insister si on veut le lustrer. Le laiton n'était pas trop terni, la différence après nettoyage ne se note presque pas.

 

 

Photo après nettoyage

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Les caractéristiques exactes de la lunette sont : 80mm /1100mm pour un  poids de 10 kg.

L'oculaire redresseur est contenu dans ce qu'on a coutume d'appeler le véhicule, c'est à dire un tube assez long dans lequel sont disposées quatre lentilles plan convexe. Le véhicule est constitué de deux tubes coulissant l'un dans l'autre et chacun contient deux lentilles. Le coulissement des tubes change le grossissement. Inconvénient du système, pour changer le grossissement il faut sortir entièrement le véhicule du tube allonge, procéder au changement et remettre le véhicule. Pas très pratique mais c'était un oculaire zoom avant l'heure.

 

 

Tubes coulissants séparés

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Système oculaire démonté

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Schéma du système optique

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Malheureusement cette belle lunette de table n'est pas signée. Après l'avoir scrutée sous tous la angles j'ai découvert à l'intérieur de l’œilleton une mystérieuse signature apposée au crayon à papier. Est-ce la griffe du fabriquant ou du propriétaire. Je pencherais plus pour la première possibilité. Hélas le mystère reste entier.

 

La fameuse signature. On peut y lire un "L" majuscule marqué au crayon et un "VIII" gravé.IMG_20190506_090402.thumb.jpg.b9069e07ee0b6961b66f4ce100ead7b9.jpg

 

 

En observation cette lunette délivre de très bonnes images terrestres mais reste très peu pratique pour l'observation du ciel en l'absence d'une vraie monture sur trépied. Les tests sur ciel n'ont pas été encore effectués pour cause de mauvais temps. Mais il est à parier que cette lunette, installée sur une monture équatoriale et équipée de bons oculaires, devrait donner de très bonnes images, dans la limite de ses caractéristiques. Dans sa conception d'origine on peut regretter l'absence d'un système de rappel en azimut qui aurait grandement amélioré le suivi des astres.

Il n'en reste pas moins que cette lunette, que je date de la moitié du XIXème siècle, constitue un bel ensemble qui témoigne du grand savoir faire de cette époque. Instrument qu'il faut conserver, montrer et pourquoi pas utiliser.

Quant à Maurice, il est ravi du résultat et a été heureux d'observer pour la première fois dans la lunette de son grand père. N'ayant pas de descendants il va la mettre à la vente et m'a chargé de cette mission.

 

 

 

Edited by bosgi
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Dans la "Cyclopedia of Telescope mackers" publiée en 8 parties (de 1992 à 1998) dans the irish astronomical journal, on trouve 3 instruments assez semblables à cette "lunette mystérieuse":

 Irish Astronomical Journal-1-.pdf

- page 110 - figure 1 (a) : 2,75 inch Abraham.Bath

- page 123 - figure 8 :2,3 inch Berge

- page 157 - figure 28 (b) : 2,75 inch 

 

 

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Comme tu as le petit-fils du propriétaire de cette lunette sous la main, tu as déjà réussi à comparer avec les initiales de son aïeul.

Peut-être qu'il faut lire "E L" pour Etablissement Lerebours.

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Oliver 55.

C'est incroyable lorsque j'ai vu ces initiales pour la première fois j'ai immédiatement pensé à Lerebours.

 

Staffy : merci pour le lien

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Il m'est venu une idée : Le VIII  gravé sur l’œilleton ne serait-il pas l'an 8 du calendrier révolutionnaire c'est à dire 1799/1800. J'ai retrouvé sur le net des lunettes ressemblant à celle-ci datées de 1800/1825. Année qui correspond aussi à la période Lerébours.(1761/1840)

Edited by bosgi
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